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 Longtemps, je n’attachai aucune importance aux objets, aux lieux, aux souvenirs matériels. Quand ma mère mourut, six ans après mon père, je n’avais que seize ans. Je me retrouvai sans mes parents, sans une maison à moi, sans une chambre personnelle. Pour des raisons difficiles à comprendre aujourd’hui, personne ne songea à conserver pour moi des objets familiers. Je dus mobiliser toute mon énergie pour survivre, et je ne remarquai pas le vide créé par ce manque de repères. Je me contentai de ne pas m’en soucier, et j’y parvins assez longtemps.

  A quel moment me rendis-je compte que je ne possédais aucun objet de mon enfance, ou de l’enfance de mes parents ? Je ne sais pas précisément. Mais, avec l’âge, il me vint comme une nostalgie de ces menus trésors que j’aurais pu contempler de temps à autre. C’aurait été comme une présence , comme un soutien de mes parents devant les épreuves de ma vie. Ces objets, gardés ou offerts par mes parents, auraient donnés du sens, de la substance à ma vie sans eux.

 

  Je dus me contenter des photos –peu nombreuses- et de mes souvenirs –trompeurs- pour prendre racine.

 

  Au travers les poupées anciennes que je collectionne, je me recrée un univers d’enfance : pas seulement la mienne, mais celle de toutes ces petites filles d’époques différentes qui les ont serrées dans leurs bras.

 

  Un jour, j’ai acheté un baigneur en celluloïd à une dame qui avait à peu près mon âge. C’était le poupon de son enfance. Elle l’avait conservé, soigneusement rangé dans le grenier, et il l’avait suivi au cours de ses déménagements, tout au long de sa vie.

 

  - J’y tiens beaucoup, me dit-elle, c’est tout un pan de ma vie – mes années les plus heureuses- qui part avec lui.

 

  -Mais pourquoi vous en séparez-vous ? lui demandai-je, partagée entre l’envie de posséder ce beau poupon, et la pitié que j’éprouvais devant son chagrin.

 

  -Je n’ai que deux fils, m’expliqua-t-elle. Et ils se moquent pas mal de mes vieilleries. Quand je mourrai, ils jetteront toutes mes affaires. Je ne supporte pas l’idée que mon poupon finisse sur un tas d’ordures. Je préfère le donner à quelqu’un à qui il fera plaisir, tant que je suis encore vivante.

 

  J’achetai donc le baigneur, et la rassurai : elle pouvait être sure que j’en prendrais grand soin.

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  C’est un poupon Convert, au visage doux et rêveur. Je le regarde souvent, et je pense à cette femme. C’est étrange : c’est comme si je conservais, à travers lui, un morceau de l’enfance de cette inconnue... Et je lui suis reconnaissante de son cadeau : non pas le baigneur en soi, que j’ai payé, mais l’affection qu’elle lui portait, que j’ai reçue en prime.

 

  Mais quelle valeur aura-t-il pour mes propres enfants, quand je mourrai ? Verront-ils, à travers lui, le reflet de mes poupons disparus ? Si ma fille le conserve, en souvenir de moi, elle ne pourra pas dire à son enfant :  « Vois, ta grand-mère a aimé ce poupon quand elle était petite. » Ma collection, si belle, intéressante ou émouvante soit-elle, ne sera jamais illuminée par la présence de la plus précieuse des poupées : celle qui porterait sur elle la trace de mes mains d’enfant...

 

 
par elizee publié dans : Récits communauté : poupées
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