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J'aime fabriquer les vêtements de mes poupées.
Coudre est mon deuxième vice, la lecture étant le premier.
Pourtant, si la lecture m'a capturée dès que j'ai pu ouvrir un livre, ma rencontre avec la couture fut plus tardive et difficile. C'était en cinquième, au collège. Au milieu de mon emploi du temps, je vis apparaître, une fois tous les quinze jours, une heure de couture... Cadeau, sans doute, d'un ministre nostalgique du souvenir de sa douce mère, cousant calmement, les soirs d'hiver, au coin du feu...
Couture pour moi, le garçon manqué et fière de l'être, quel scandale ! Si je fréquentais le collège, c'était pour m'instruire, sûrement pas pour lever l'aiguille ! Et pourquoi pas apprendre aussi à faire le ménage ou la vaisselle, et espérer ainsi devenir la parfaite épouse au foyer ? J'étais furieuse !


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Révoltée ou pas, je fus contrainte d'assister aux cours.
La prof était une petite bonne femme rondelette, très gentille, un peu sotte, tout à fait le genre de la mère du ministre, à mon avis.
Elle nous expliqua ce qu'elle allait nous apprendre : tous les points nécessaires pour savoir coudre et broder à la main. ( Peut-être que des machines à coudre auraient fait fondre mes réticences, mais "à la main", ça, jamais !)
Elle souhaitait que nous réalisions des échantillons, qui seraient comme un dictionnaire que nous allions constituer, page après page, tout au long de l'année, et qui nous servirait notre vie durant...
Sur un petit morceau de tissu de 15x15 cm, nous devions réaliser l'exercice demandé : un ourlet, une reprise, une broderie, ... Ce travail terminé, il fallait laver et repasser soigneusement le carré et le placer entre deux cadres en carton préalablement encollés. Elle nous présenta le travail d'une élève de l'année précédente, et, même moi, je dus reconnaître que ces petits tableaux avec leur broderie au centre étaient fort jolis... bien que parfaitement inutiles !

 

La séance suivante, nous arrivons avec tout notre matériel : tissu, ciseaux, aiguilles, fil, ... et nous commençons notre œuvre.
Je comprends très rapidement que je ne suis pas douée : impossible de passer le fil dans le minuscule trou de l'aiguille, et impossible ensuite de le laisser enfilé : dès que je fais un point, fuit ! ce diable de fil sort du chas et je dois à nouveau batailler pour le remettre en place. Impossible aussi de réaliser des petits points bien réguliers : j'ai beau m'appliquer au point que ma langue refuse de rester dans ma bouche, rien à faire ! Mes points dansent sur le tissu, s'allongent, s'amenuisent, montent, dégringolent, une vraie sarabande ! C'est assez joyeux et fantasque, mais pas du tout ce qui est attendu...
L'heure est finie, ouf ! Le travail doit être rapporté à la maison pour le terminer, et il devra être présenté encadré pour la prochaine séance...
Je m'empresse de faire disparaître la maudite pièce de tissu et le matériel dans mon sac, et je quitte la salle, soulagée...

 

Malheureusement, les deux longues semaines qui me séparent du cours suivant filent sans que je m'en aperçoive, et me voilà déjà à la veille du jour de couture ... Même si j'adore les contes, j'ai bien peur qu'aucun lutin secourable n'ait terminé mon ouvrage !
En effet, quand, à huit heures du soir, je me décide à le rechercher, je le retrouve enfoui au fond de mon sac, tout froissé et même un peu sali. Vite, je le secoue, je le frotte, je l'étire, et je tente de continuer l'œuvre. Mais à nouveau, le fil s'échappe, l'aiguille tombe, les points se tortillent...
Vais-je devoir coudre toute la nuit pour parvenir à présenter mon travail le lendemain ? Des larmes de découragement commencent à emplir mes yeux...

 

Ma mère assiste à ma mésaventure en soupirant, excédée. Elle me reproche d'avoir trop tardé et d'entreprendre mon travail au dernier moment. Mais au fond d'elle-même, je sais qu'elle désapprouve cette activité de couture. Elle qui a commencé à travailler à seize ans, placée comme bonne chez de riches parisiens, elle a décidé d'une autre vie pour sa fille. Elle mise sur mes facilités et mon goût pour l'étude. Elle projette pour moi l'Ecole Normale, rien de moins. Oui, je serai institutrice, ou professeur. Je serai sa fierté, sa réussite, sa revanche sur la vie difficile qu'elle a dû mener, elle, et sa mère avant elle. Mais l'histoire de la pauvreté s'arrêtera là : son enfant étudiera, et exercera un métier intellectuel, où il sera reconnu, respecté, avec un avenir sans souci...
Alors la couture dans ce projet grandiose, elle n'a guère de place...
Et comme j'exagère mes soupirs, que je laisse complaisamment les larmes mouiller mes joues, elle finit par cèder.
- Allez, donne, et va te reposer !
Je pars, toute guillerette, rejoindre mon lit, et mes livres chéris. Blottie au creux des draps qui me recouvrent la tête pour ne pas être trahie par la lueur de ma lampe de poche, je me plonge avec délice dans les aventures de Huckleberry Finn. J'oublie alors tous les tracas sordides de ma vie de collégienne pour sauter sur un radeau et me réfugier sur une île...

 

Le lendemain, mon ouvrage m'attend, lavé, sèché, repassé et encadré, sur la table du petit déjeûner.
- Ce n'est pas parfait, soupire ma mère, mais vraiment, j'ai horreur de ça !
Moi je trouve son travail merveilleux : finalement, il n'y a pas que le petit cordonnier pour bénéficier des attentions des lutins ! Je l'embrasse, ravie, et je cours à l'école...

 

Voilà comment, toute l'année, ma mère me permit d'échapper à cette corvée fastidieuse. Les années suivantes, le ministre ayant changé, les cours de couture disparurent des programmes. Je pus me consacrer entièrement aux apprentissages qui me plaisaient, et reprendre la couture, à ma façon, sans contraintes, à l'âge adulte.

 

Je dois ajouter que les efforts de ma mère, hélas, ne furent jamais récompensés : de l'année, elle ne dépassa pas la note de 9 sur 20, ce qui causait une baisse de ma moyenne générale, à son grand désespoir.
Si la situation m'amusa beaucoup, j'eus la délicatesse de n'en rien laisser paraître...

 

 
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par elizee publié dans : Récits communauté : poupées
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