
Ma tante Marie, une des nombreuses sœurs de mon père, m’invite parfois à venir passer quelques jours de vacances chez elle. Comme elle tient un restaurant, elle est très occupée et je passe de
longs moments seule... J’en profite pour explorer l’appartement, qui est très différent du nôtre : ici, tout me semble luxueux ! Les meubles sont en bois laqué brillant, les fauteuils
sont recouverts de riches étoffes bigarrées, le sol est caché sous des tapis épais dans lesquels je m’enfonce en marchant...
Elle posséde une vitrine, haute et étroite, dans laquelle elle expose... sa collection de poupées de pays ! Des miniatures toutes plus jolies les unes que les autres, somptueusement parées
de longues robes soyeuses, de tabliers bordés de sequins multicolores, de châles brodés, de fines dentelles, et d’un multitude de détails qui me ravissent : des croix dorées retenues par un
minuscule ruban noir autour de leur cou, des petites chaussures peintes avec leurs boucles dorées, des chapeaux de paille de la taille d’un dé à coudre, ornés de fleurs lilliputiennes avec toutes
leurs pétales, sépales et étamines, de tout petits sabots de bois ... Ce sont les personnages que je pourrais rencontrer dans l’univers des contes que j’affectionne : Poucette, Tom Pouce, les
lutins de la forêt et autres farfadets...
Je colle mon nez contre la vitre et j’imagine des histoires merveilleuses dont les petites poupées sont les héroïnes : elles jouent des petites scènes pour moi, elles chantent, elles
discutent entre elles... Je leur fais vivre des aventures palpitantes, pleines de dangers, dont elles sortent toujours victorieuses... Ou au contraire elles doivent supporter des vies très
tristes et monotones, en attendant éternellement un prince qui n’arrive jamais...
Un jour, n’y tenant plus, je pousse doucement la vitre, je glisse ma main à l’intérieur d’un rayonnage... je caresse du bout des doigts
les petits visages peints, je soulève délicatement une petite bonne femme tout de rouge vêtue : elle est si légère, je la sens à peine ! Je déplace un marin, je retourne une
danseuse...
Soudain, je sursaute : quelqu’un a ouvert la porte du salon ! C’est ma tante, qui me surprend, la main dans sa vitrine ! Vite, je repousse la paroi de verre, mais je sais qu’elle
m’a vue et je sens que mes joues deviennent brûlantes...
Ma tante ne fait aucun commentaire . Elle me regarde, sans un mot. Et comme je ne trouve pas les paroles qui me permettraient de m’excuser, je me tais moi aussi. Inutile de me gronder, j’ai compris la leçon. Mais mon occupation préférée chez elle est brisée : plus jamais je n’ouvrirai sa vitrine, certes, mais plus jamais non plus je ne regarderai ses poupées...
Pauvres mignonnettes : elles attendent peut-être encore aujourd’hui qu’une petite main d’enfant vienne leur donner vie le temps
d’un jeu !